L’horlogerie japonaise durant l’ère Edo (1600-1868)

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Lorsque vous voyez ces deux photos, à quoi pensez-vous ?

Vous êtes-vous déjà interrogé sur les origines du savoir-faire horloger au Japon ?
Pourquoi l’entreprise Seiko est-elle si importante aujourd’hui ?

Avant, les japonais utilisaient des cadrans solaires, des horloges à eau (roukoku) ou encore des horloges à encens (koudokei).

Puis, en 1611, la première horloge lanterne arrive au Japon. Elle est offerte par le roi d’Espagne au Shogun Tokugawa Leyasu suite au sauvetage en mer en 1609 d’un équipage espagnol. Elle avait disparue mais on la retrouve dans un temple en mai 2012.  Les 16 et 17 mai 2012, David Thomson, du British Museum vient expertiser et authentifier la pièce. Elle a bien 400 ans !

Comment les japonais ont-ils transformé l’horloge lanterne occidentale pour créer des gardes temps  qui correspondent à leurs besoins et à leur notion du temps ?

I  / Les bases de l’horlogerie japonaise (1600-1650)

A. Les facteurs influant l’horlogerie japonaise

Des facteurs vont imposer certaines contraintes à l’horlogerie japonaise :

géographiques : du fait du courant de froid sibérien arrivant du nord et du courant tropical arrivant du sud, le Japon possède un climat aux saisons très marquées (les Kigo ; http://fr.wikipedia.org/wiki/Kigo). De plus, se situant sur une faille océanique, les séismes y sont très courants. A la manière des bâtiments, les horloges sont montées sur un socle pyramidal afin de ne pas tomber lors des faibles secousses  sismiques.

culturels : les intérieurs japonais sont très dépouillés et on s’assoit au sol. Une pendule européenne de 1,8m de haut n’a donc pas sa place là-bas d’autant plus que les objets précieux sont rangés dans des coffres.

sociaux : durant l’ère Edo, la société est hiérarchisée selon le système shi-nō-kō-shō. Les horlogers sont considérés comme des travailleurs et ils vont répondre à la demande des personnes aisées : l’empereur, les bushis et les marchands.

Des facteurs favorables vont permettre le développement de l’horlogerie japonaise :
– la spécialité économique du métal : le Japon possède un savoir-faire inégalé dans le monde à ce moment là comme en atteste les vues en coupe des sabres qu’ils sont capables de faire. Une lame est en fait une association de plusieurs métaux durs, moyens et tendres, d’un seul tenant.

B. La notion de temps au Japon

Tout se base sur la boussole chinoise qui est un croisement d’astronomie et d’astrologie.

Le calendrier japonais

Il existe

  • 3 manières de dire les années (en année d’une période (Nengo), en année de règne de l’empereur (jimmu-tenno), le système sexagésimal chinois, 60 ans, (Kanshi)),
  • 2 types de mois : solaires et lunaires
  • des semaines de 7 jours (jour 1 = dimanche).

Les jounées et les moments

Les journées sont divisées en moments (!), associés aux signes du zodiaque chinois, et calés sur le rythme du soleil (midi = midi vrai). Il y a 6 moments pour le jour et 6 moments pour la nuit.
On sonne les coups de 9 à 4 (9 coups à midi et minuit car 9 est un nombre aux propriétés magiques).

Un problème technique apparait tout de suite : tout au long de l’année, les moments n’ont pas la même durée… En hiver, le jour est court et la nuit est longue. Il faudra donc que l’aiguille centrale parcourt  plus vite la partie « Jour » du cadran et plus lentement la partie « Nuit » du cadran.

Il faut donc que l’aiguille avance à deux rythmes différents selon le moment de la journée…

II / L’essor durant l’ère Edo (1650-1850)

La majeure partie de l’ère Edo consiste en une période isolationniste du Japon. En effet, de 1650 à 1850, la politique du Sakoku est appliquée et les étrangers ont l’interdiction de rentrer sur le territoire et les japonais n’ont pas le droit de sortir.

A. Les 3 principaux styles

On trouve des horloges lanterne (yagura-dokei), des horloges de console (makura-dokei) et des horloges colonne (shaky-dokei).

Il est très difficile de dater à 2,5 siècles près une horloge japonaise de l’ère Edo car l’artisanat était très conservateur (on ne signait pas, on reproduisait le travail du maître…). On peut juste dire que l’horloge lanterne est apparue avant l’horloge de console qui est apparue avant l’horloge colonne.

Cependant, des indices, comme les ornementations de fleurs et d’emblèmes, permettent de savoir à quel clan elles appartenaient.

Les photos suivantes permettent de se rendre compte de la taille des horloges.

D’un point de vue stylistique, les ornementations florales sont prépondérantes. Au début, il s’agit de gravure sur le mouvement, puis les platines sont carrément ajourées selon les décors floraux.
On trouve parfois une mise en scène de la cloche : dans un cercle ou entre des ornementations florales.

B. La traduction du temps japonais : les solutions techniques

Innovation 1 : Une sonnerie juste

Cette innovation simple consiste simplement à changer le chaperon occidental qui sonne de 1 à 12 coups par un chaperon qui va sonner de 9 à 4 coups.

Innovation 2 : Un cadran tournant dans le sens antihoraire

Les japonais vont rendre l’aiguille centrale fixe et c’est le cadran portant les indexs qui va alors tourner dans le sens antihoraire,  grâce à un pignon fixé à l’arbre de barillet et à une denture usinée au dos du cadran.

Innovation 3 : Un foliot précis (35 graduations contre 10)

Sur les horloges lanternes occidentales, les foliots possèdent 10 graduations. Les Japonais vont préciser le réglage du foliot en mettant 35 graduations avec des petits et des grands repères.
Il existait une table que les horlogers consultaient pour savoir au fil des jours et au fil de l’année de combien de graduations il fallait bouger le poids.
En effet, à ce stade technique, l’horloger changeait le réglage le jour et la nuit, et au fil des saisons. En hiver : jour court (la pendule échappe plus vite) / nuit longue (la pendule échappe plus lentement). Et inversement en été.

Innovation 4 : Un double foliot (un pour la nuit, un pour le jour)

Ce double foliot permet alors de ne plus à avoir à régler le foliot chaque jour et chaque nuit.
Il y a une double roue d’échappement qui possède un seul pignon engrenant en permanence avec le mouvement. Lorsque le lever ou le coucher du soleil sonne, un système de came, lié à la minuterie, permet de désengrener un foliot de la roue d’échappement et un autre prend le relais (voir vidéo).
Chaque foliot est réglé différemment : un réglage pour le jour, un réglage pour la nuit.
Avec cette innovation, l’horloger vient alors ajuster le réglage des foliots tous les 15 jours.

Innovation 5 : Des indexs amovibles pour les moments

Comme la durée des moments varie tout au long de l’année, il fallait trouver un système pour que la sonnerie retentisse au bon moment (c’est le cas de le dire).
Pour cela, les indexs sont devenus amovibles : avec le doigt on déplaçait l’index du moment. Derrière l’index, il y a une goupille qui, lorsqu’elle passe à midi, soulève le levier de sonnerie, ce qui la déclenche.

A noter que dans les horloges colonnes, c’est le système de sonnerie lui-même qui fait office de poids et d’aiguille. Ainsi, on écarte les indexs des moments plus ou moins et, lorsque le poids/aiguille passe devant l’index, une goupille dégage le levier de sonnerie et celle-ci se déclenche.

Innovation 6 : « L’équation des moments »

Au-delà des indexs amovibles, une autre innovation permet de prendre en compte la durée variable des moments. Je l’ai appelé « l’équation des moments ».
Dans les horloges colonnes, le poids porte l’aiguille et indique l’heure tout au long de sa chute. Un réglette est alors posée sur le poids et on bouge une aiguille dessus. En chutant, l’aiguille va pointer au fur et à mesure des points qui correspondent aux moments de la journée.
En hiver, on voit que le soleil se lève plus tard et se couche plus tôt. Et inversement en été.

C. Les autres horloges

Les japonais ont réussi à miniaturiser et à complexifier leurs mouvements tant d’un point de vue esthétique que technique : horloge de table, pendulette inro (au kimono), horloge de voyage, horloge sabre/de docteur/cloche/alarme etc.

III / L’aboutissement : l’horloge millénaire et la fin de l’ère Edo (1850-1870)

A. L’horloge millénaire (1844-1850)

Tanaka Hisashige la réalise. C’est l’instrument horaire mécanique le plus précis au monde pour positionner un astre par rapport à un point sur la terre (!).
Les moments varient seuls tout au long de l’année grâce à un ingénieux système d’engrènement.
La pendule possède 400 jours de réserve de marche.

Reportage complet d’ 1h14 sur l’horloge millénaire :

B. La fin de l’ère Edo : la Restauration Meiji (1850-1870)

Avec l’arrivée des américains, l’ère Edo touche à sa fin.
1854 : le traité de Kanagawa force le Japon à rompre son isolement
1850-1867 : le Bakumatsu et le Sonnō jōi sont symptomatiques d’une période de xébophobie très violente anti-occidentale
1868 : le Hara Kiri est interdit. le Japon sort de la féodalité. Edo devient Tokyo (l’ère Edo c’est donc l’ère Tokyo, on comprend alors toute l’importance de l’ère Edo pour le pays car aujourd’hui Tokyo est une des villes les plus puissantes du monde).
1873 : adoption du calendrier grégorien et des 24h.
Japonisme (1860-1900) : les horloges japonaises, caduques, sont exportées comme curiosités. On voit apparaitre une production occidentale de pendules japonisantes.

L’ère Edo a permis le développement de centres horlogers au Japon. Les principaux étaient alors : Kyoto, Nagoya, Osaka et Tokyo.

1881 : Naissance de Seiko
1904 : “Le péril jaune” (le Japon rattrape son retard technologique très rapidement)
1945 : Le Japon est vaincu (le Japon devient un Etat)
1947 : 10 000 ouvriers horlogers sont recensés
1969 : Seiko Astron, une montre quartz qui va déclencher « la crise du quartz » en Suisse

Aujourd’hui, le Japon compte deux grandes entreprises horlogères : Seiko et Citizen Watch.
Pour la haute horlogerie, Hajime Asaoka et Masahiro Kikuno, candidats à l’AHCI, créent leurs propres montres et pendules vendues 85 000€ minimum.

Conclusion

De 1611 à 1874, le Japon est le seul pays à avoir autant perfectionné l’horloge lanterne et a développé une véritable horlogerie japonaise.

Ouverture

Il n’existe aucun livre récent, utilisant des méthodes de recherches modernes, sur les horloges japonaises… Avis aux amateurs !

Sources

• Livres
– Histoire illustrée des Montres et Pendules

• Musées
– British Museum
– Seiko Institute of Horology
– National Museum of Nature and Sciences (Tokyo)
– BNF (estampes japonaises Edo)

• Entreprises
– Sundialfarm
– Toshiba http://kagakukan.toshiba.co.jp/

• Webographie
www.louisg.net  (calendriers)
www.alaintruong.com (objets d’art)
www.jcwa.or.jp/eng/historyindustry/history01.html

Pour aller plus loin

Girard Perregaux au Japon (PDF à télécharger)

 



 

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